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22.11.2009

Quelle peste, cette grippe !

Ce vendredi la RTBF consacrait plusieurs émissions à la grippe A et s'efforçait de faire le point sur cette nouvelle pandémie, en donnant la parole tant aux auditeurs qu'aux experts.
Dans "questions publiques" le matin, le docteur Nathan Clumeck, un grand spécialiste des maladies infectueuses et surtout du sida, qualifia d'irresponsable la démarche de citoyens qui, avec l'aide d'un avocat très connu, s'opposaient à une éventuelle campagne de vaccination généralisée, vu le manque d'informations.
D'autres manifestaient leur méfiance vis-à-vis de cette production massive de vaccins, achetée par l'Etat mais dont le bénéfice allait tomber dans la poche des grandes firmes pharmaceutiques. La peur n'était-elle pas aussi créée et entretenue par ces firmes pour vendre leurs produits ? Qui tirait les ficelles de ce complot ?
Irresponsable ! Complot ! Que voilà bien des gros mots !

L'historienne du social livre ici quelques réflexions, à la lumière de ce que nous avons déjà connu.
Les écrits des anciens nous ont gardé de nombreuses traces des pandémies, surtout à cause de la terreur qu'elles provoquaient.
D'origine inconnue, souvent mortelles ou laissant de graves séquelles, révélant dramatiquement l'impuissance des médecins et la fragilité de tous, même des puissants, elles bousculaient les esprits qui se raccrochaient alors à ce qu'ils pouvaient: les dieux ou Dieu, le coupable-bouc émissaire, un complot de l'ennemi...

Pourtant à l'époque des Lumières, quelque chose change.
Edward Jenner, médecin anglais du 18es, en a assez de voir la variole toucher régulièrement et gravement ses patients. En effet, au moins 1/3 en meurt et les autres en restent très défigurés.
Un constat l'interpelle : les femmes qui traient les vaches sont souvent contaminées par
la vaccine (1), une maladie bénigne proche de la variole,  mais n'attrapent pas la variole ou alors de manière légère.
De cette observation, il tire l'idée d'inoculer volontairement
la vaccine à ses patients pour les protéger de la variole. C'est le B A-BA du premier "vaccin" qui, chez nous, fut rendu obligatoire dans les années 60.
En 1980, l'OMS déclara la variole éradiquée sur toute la planète. Certes, les progrès de l'hygiène et de la médecine en général avaient contribué à cette disparition mais le vaccin, devenu obligatoire dans les pays où elle existait à l'état endémique, joua un rôle décisif.
Rien à voir donc, dans le principe, avec des intérêts financiers: il s'agit bien d'un médecin qui refusa son impuissance, d'un chercheur qui observa, déduisit et testa pour vérifier ses hypothèses. Cela à une époque où les ravages de la maladie faisaient paraître bien réduits les éventuels risques d'effets secondaires.
Au 20es, ce fut le cas pour la poliomyélite, qui est encore le seul vaccin légalement imposé chez nous. Tous les seniors ont connu des enfants "en poumon d'acier" ou gravement handicapés par cette maladie qui fut très active au début des années 60.
En ce qui concerne l'influenza, on sait que la grippe espagnole en 1918/19 fit plus de victimes que les 4 ans de guerre; que la grippe asiatique, qui apparut en 1957/58, provoqua un nombre impressionnant de malades et de morts: j'étais alors en primaires et chaque matin, on se comptait car on savait que si les 3/4 de la classe étaient touchés, les résistants seraient renvoyés chez eux. Pas pour éviter la contagion mais parce qu'on ne pouvait avancer dans le programme s'il y avait trop d'absents.  Et effectivement nous avons eu une semaine de congé  !  Rebelote en 67/68 avec la grippe de Hong-Kong. Quant à la banale grippe saisonnière, bon an, mal an, elle tue chez nous environ 2000 personnes.

C'est donc par nécessité que les chercheurs se sont penchés sur la fabrication d'un vaccin, nécessité dont, bien sûr, on savait qu'elle allait engendrer une demande et par conséquent des bénéfices.
Il est vrai aussi que les firmes pharmaceutiques ont aujourd'hui intérêt à ce que le vaccin soit une commande d'Etat avec les quantités que cela suppose.

Cela n'enlève pourtant rien au fait que dans chaque cas, un vaccin répond à un danger dont on veut se prémunir.
Aujourd'hui plus qu'hier.
Puisqu'il nous est difficile d'accepter de rester au lit 10 jours en attendant que ça passe.
Parce que nous n'avons pas le fatalisme de nos ancêtres lorsqu'ils perdaient un petit de la coqueluche ou de la diphtérie (chez mes arrières grands-mères
de la classe moyenne aisée pourtant, l'une a perdu 3 enfants sur 10 et l'autre 5 sur 17), alors que nous réclamons inscription à l'Etat civil et place dans les cimetières pour les foetus.
Parce que nous, parents, ne supporterions plus de voir grandir nos enfants avec des marques indélébiles sur le visage ou le corps, ce que portaient autrefois la majorité des survivants de maladies infantiles.
Parce que nous nous désolerions de savoir que notre grand fils est devenu stérile à cause d'oreillons attrapés tardivement et que nous nous sentirions coupables devant le bébé de la voisine,  handicapé par la rubéole que notre gamine lui aurait refilé pendant la grossesse...

Nous vivons une époque "risque zéro" et c'est au nom de ce risque zéro que certains remettent en cause des inventions qui s'attaquaient à des menaces "risques 10 %". Mais ces risques-là, on les a oubliés...
C'est pourquoi je m'interroge : en ce qui concerne la démarche des opposants au vaccin de la grippe, on peut se demander ce qui serait arrivé si cette initiative avait été pensable et réalisée il y a 40 ans: où en serait-on, par exemple, avec la variole, avec la polio ? C'est là qu'il faut trouver l'explication du mot "irresponsable" de Nathan Clumeck, lui qui désespère de voir un jour apparaître un vrai vaccin contre le sida.
L'augmentation de l'instruction et de l'information ouvre la porte à des idées et des moyens qu'on ignorait encore il y a à peine une génération. Comment être sûr qu'ils seront utilisés pour le bien collectif - car le vaccin est destiné à protéger l'individu bien sûr, mais aussi et surtout le groupe. Quelle est notre liberté individuelle dans ce contexte ? Pouvons-nous seuls décider des risques que nous prenons ? Et que faisons-nous pour apprendre à affronter le risque car, n'oublions-pas, la vie est une maladie 100% mortelle !

(1) (de vacca=vache en latin)