08.12.2010
"Il faut en tirer les conséquences"
Mes enfants ont parfois qualifié l'éducation que je leur ai donnée de "catastrophiste". C'était, pour eux, une manière humoristique de souligner que chacune de mes remarques se présentait sous cette forme " ne fais pas cela, sinon" ou "il faut faire comme cela car, autrement ... " et s'enchainaient alors une série de conséquences toutes plus apocalyptiques l'une que l'autre: "non ! tu ne peux pas grimper sur le fauteuil, parce que si tu glisses, tu tomberas et si tu tombes, tu peux heurter ta tête sur le meuble et alors tu peux te faire une fracture du crâne. C'est ce qui est arrivé à ta tante Madeleine, à 9 ans et ... "
Le résultat ne fut pas, comme on pourrait s'y attendre, des adultes timorés mais des grandes personnes très organisées et (un peu trop) responsables.
En fait, beaucoup de seniors d'aujourd'hui ont connu des règlements qui, émis par les parents, l'école, la commune ou le catéchisme, étaient toujours assortis d'une mention très précise de ce qui arriverait si on ne les observait pas: suppression du foot ou des scouts, retenues, lignes à copier, amendes, purgatoire ou même enfer. Et - c'est peut-être surtout cela l'originalité - les sanctions arrivaient effectivement, car il n'y avait guère d'avertissement ou de seconde chance. Le "ça t'apprendra" était considéré comme un incontournable du discours parental.
Dans une Ecole ou une Eglise où le doute était peu cultivé, les liens causes-conséquences étaient simples et nets. On ne parlait pas encore de systémique et la plupart des examens d'histoire comportaient des questions du genre " quelles sont les 3 causes de la guerre de 14-18" ou "citez les conséquences de la prise de pouvoir de Napoléon", chaque geste ayant sa suite logique et évidente.
Il y aurait beaucoup à dire sur l'efficacité globale de ce type de dressage.
Pourtant, comme souvent, le balancier est peut-être allé trop loin tant il me semble qu'aujourd'hui, nous avons affaire, dans les petits soucis comme dans les drames, à des jeunes qui établissent difficilement le lien entre des actes ou des décisions qu'ils posent et ce qui arrive ensuite.
Lorsque il y a quelques mois à peine, j'étais encore dans mon auditoire, une phrase très fréquente était le "je ne savais pas" ... (qu'il fallait lire tel document, apporter tel travail, rendre telle analyse pour telle date). Et l'incompréhension était grande lorsque cette excuse dégageant la méchante intention était quand même suivie de la sanction annoncée. Sanction qui pouvait être grave puisque, par exemple, ne pas venir signer la feuille de présences lors d'une session représentait un abandon de celle-ci et donc le risque de doubler automatiquement. Le désarroi qui s'exprimait alors montrait que, jusqu'à leur majorité, bien peu d'étudiants avaient rencontré et expérimenté ces liens "cause-conséquence". Un petit dialogue me prouvait qu'à chaque fois, un père, un prof, un ami avait réussi à empêcher qu'ils ne paient leur erreur ou leur oubli.
Un nouvel accident mortel vient de se produire lors d'une fête étudiante et les remarques émises pointent souvent l'endroit où la guindaille est organisée: trop proche de la Meuse (où l'année dernière, un jeune homme s'est noyé), trop proche des rails (où cette fois, un autre a été fauché) , trop proche de la voie rapide où l'on craint que ne se produise un nouvel accident l'an prochain.
Une fois de plus, il s'agit de protéger d'eux-mêmes des jeunes qui, avec des excès de boisson, se mettent en situation de danger. L'Université et la Ville devraient fournir un local adapté, mais c'est difficile car ce ne peut être trop loin du centre, dit le bougmestre; autrement les fêtards s'entasseront dans leur voiture (sic) en état d'ivresse et les risques seront encore plus grands ! Or, nous parlons ici d'adultes, majeurs, qui de leur propre volonté choisissent de prendre des risques ; nous parlons aussi de jeunes relativement privilégiés: tous aujourd'hui ne vont pas à l'Université et tous n'ont pas les moyens de s'offrir une cuite.
Dans les années 60/70 où j'étais à la Fac, il ne nous serait pas venu à l'idée d'exiger des autorités une salle pour se saouler en paix. Les fêtes étaient juste tolérées, duraient un jour (et non 2 ou 3) et certains professeurs s'arrangeaient pour donner un cours particulièrement important ce jour-là. On pouvait alors fêter quand même St Nicolas ou la St Torè mais il fallait apprécier les enjeux et savoir à qui on avait affaire. Autrement dit, faire le lien entre notre choix, notre conduite et la suite des évènements.
Changeons de cadre et examinons ce braquage qui " a mal tourné'". La Loi, avec raison, limite considérablement la légitime défense. Il ne peut s'agir de se faire vengeance ni de mettre en balance des biens fussent-ils les miens, avec des personnes, fussent-elles mal intentionnés. Et dans ce cas, l'adolescent malfrat a lourdement payé son envie d'argent facile et sa décision de prendre une arme, factice mais si ressemblante.
Ce qui m'étonne, ce sont les manifestations de soutien "à son honneur" et les témoignages qui semblent souvent ne pas comprendre la gravité d'un acte de braquage, ni donc le fait que le bijoutier ait réagi avec ce qui leur apparait une extrême violence. Je ne veux pas être cynique mais est-il totalement faux de penser qu'un voleur, armé, qui s'en prend en plus à des personnes, met en jeu sa propre personne ? Que, d'une certaine façon, cela fait partie des risques du métier ?
Un des invités de la Première radio de ce mardi insistait sur le fait que la Justice ne fait pas preuve de laxisme puisque jamais nos prisons n'ont été si peuplées et pour de si longues peines. En entendant cette remarque, je n'ai pu m'empêcher de penser que ce qui manquait très probablement, c'était un peu de ce dressage dont je parlais en commençant: réaliser par une expérience répétée que lorsque je fais un acte dangereux ou interdit, je devrai en tirer les conséquences. Et ne vaut-il pas mieux, enfant, rater une émission de TV ou être privé de son jeu vidéo que de découvrir comme la vie, la vraie, peut être cruelle: un tournant pris trop vite, après une soirée trop arrosée et les lois de la physique se chargeront d'apprendre, trop tard, comment arrive un accident.
12:12 Publié dans enseignement/éducation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : éducation, responsabilité, faits divers
10.07.2009
L'éducation à la non-citoyenneté
Ils habitent une longue rue d'un quartier populaire, monsieur, madame et deux enfants dont un petit garçon d'environ 6 ans. Lui retape des motos , parfois aussi des (épaves de) voitures, sur le trottoir. Elle le regarde fumant une cigarette sur le seuil, tandis que le plus jeune debout sur les pédales de son VTT slalome entre la chaussée et les trottoirs.
Depuis qu'il se tient debout, il teste avec papa la qualité de la réparation des gros ou petits cylindres. généralement tard le soir, toujours assis entre le guidon et son père, sans casque ni aucun garde-fou. Papa aligne la moto au début de la rue, fait vrombir le moteur, ce qui enchante le gamin et puis s'élance à fond dans la ligne droite, aussi souvent que nécessaire pour être sûr que tout fonctionne.
Quand manifestement la moto est OK, elle disparaît - vendue ou rendue à son propriétaire - mais les accessoires défectueux, les bidons d'huile vidés, les plastiques d'emballage des nouvelles ampoules, les bouts de cables ou les vis cassées sont négligemment éjectées dans le caniveau. Ou alors, entassés dans un vieux sac du supermarché, donnés au gamin pour aller les déposer au pied d'un mur un peu plus loin ...
Le soir, madame et l'aîné promènent le chien, un petit roquet tricolore, bruyant et tellement agressif que son museau disparaît dans une muselière qui l'enserre jusqu'aux yeux. Ils parlent gentiment en circulant dans le quartier jusqu'à ce que le meileur ami de l'homme ait laissé ses cigarillos quotidiens devant l'un ou l'autre seuil...
De temps en temps, leur porte s'ouvre et un membre de la famille traverse la rue pour déposer le long du bâtiment public l'une ou l'autre chose encombrante, qui va du simple sac poubelle au vieux fauteuil ou barquette de fruits avariés.
WE de mai, visite des chantiers, l'occasion de découvrir le gigantesque machin qui se construit à un tour de grue de la maison. Ils ont préparé un accès à l'autre extrémité, ce qui oblige à contourner le bloc si l'on veut suivre les flèches.
Du haut d'un futur balcon, nous contemplons notre environnement sous un jour nouveau. Tiens ! Voilà papa et gamin qui viennent aussi visiter. Le père a détaché les fils de fer qui retenaient ensemble les barrières pour se faufiler en évitant le grand tour. Mais un costaud garde les remballe. Furieux, le père réessaye un peu plus loin, tirant toujours le petit derrière lui. Il croit avoir réussi quand je le vois, d'un autre balcon, arriver à contre-sens d'un groupe, en tête duquel un autre garde le force à ressortir. Il gesticule, explose et cette fois, renonce à entrer.
Même si l'ensemble de ses tentatives équivalait probablement à la longueur du contournement, c'est une question de principe: je fais ce que je veux, semble t-il proclamer.
Dans un numéro récent du journal "Droits des jeunes", on posait un regard critique sur les stages parentaux. "Supermamy chez les Simpson" s'intitulait l'article. On connait cette initiative qui vise à aider les parents à assumer leurs responsabilités en inculquant à leur progéniture les règles de la vie en société.
Je peux comprendre qu'il faille éviter ce qui accentue l'éventuelle stigmatisation de personnes déjà précarisées ou exclues. Mais quand je vois cette famille, où personne n'a l'air en souffrance, où chacun vague à ses occupations oh pas vraiment illégales, pas totalement délictueuses, pas immensément menaçantes, seulement systématiquement hors des règles, je me dis que ce bout de gamin est en train de recevoir une éducation tout aussi systématiquement non-citoyenne.
Qu'à 6 ans, il sait déjà aller en moto sans casque, à fond la caisse, à une heure où il est interdit de faire du tapage. Il a expérimenté que le code de la rue est facultatif, le trottoir un lieu d'acrobaties et les freins des voitures faits pour lui sauver la vie quand il déboule sans regarder. Il connait pas mal de trucs pour aller là où il ne peut pas et aussi comment se débarrasser de tout ce qui ne lui convient pas sans s'occasionner d'ennuyeuses formalités comme les sacs réglementaires ou les parcs à containers.
Il se forme peu à peu au travail au noir et à la jouissance, sans remords inutiles, des allocations sociales.
Alors que faire aujourd'hui pour que demain il ne soit pas franchement dans la délinquance ?
Est-ce si idiot ou sécuritaire d'imaginer que quelque chose manque ou a manqué à ses parents pour devenir des éducateurs et qu'il serait plus stigmatisant de les croire incapables de changer que de les aider à essayer ?
16:02 Publié dans enseignement/éducation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : civisme, éducation, parent
28.08.2008
Quand tombe le couperet
Contexte: écrit il y a deux ans, lorsque le système des crédits n'était pas encore en vigueur, ce texte garde, je crois, toute son actualité en ce qui concerne, en tout cas, ce qui peut sembler un leit-motiv de ma part : apprenons-leur les limites avant que la vie ne leur apprenne, sans précaution.
Il s’en va, tête basse. La session commence à peine et il vient d’apprendre qu’il devra doubler. La cause ? Pas grave, pourtant ! Rien qu'un oubli ! Un travail qui devait être rendu et qu’il n’a pu finir à temps. Si ce n’est pas pour le rendre, à quoi bon aller à la Fac, juste pour dire qu’on ne l’a pas … On verra ça après la bloque; je passerai au secrétariat et on s’arrangera…
Oui mais voilà, ce n'était pas n'importe quel travail; c'était LE travail de fin d'année dans une des matières à présenter.
Et voici le redoutable enchaînement qui se met en route. Car, en même temps que le travail, il y avait la feuille de présences, celle qui seule atteste que la session se poursuit. Pas de signature égale une absence non justifiée, càd un abandon de session, donc un motif de refus en délibération, avec l'inéluctable doublement d’office….
Peut-être est-ce la première fois que cela lui arrive, peut-être a t-il toujours fait preuve d’exactitude, peut-être est-il du genre perfectionniste, peut-être est-ce le stress, peut-être .. N’empêche que la dure réalité lui tombe dessus et qu’il doit trouver en lui la force de se motiver pour ce qui reste à sauver, obtenir les quelques dispenses qui le suivront l’année suivante.
Mais peut-être aussi n’en est-il pas à son coup d’essai. Imaginons son histoire, peut-être réelle, telle que de nombreux jeunes d'aujourd'hui pourraient eux aussi la connaître.
Poli, pas dérangeant, sans doute a t-il su faire passer d’un sourire ses oublis, ses retards, sa flemme. Des parents aimants, des profs. compréhensifs, qui « voulaient lui donner encore une chance » lui ont permis d’effectuer un parcours d’enfant et d’adolescent sans trop de souci. Il en a retenu une chose : il y a toujours moyen d’éviter les ennuis, d’échapper aux conséquences désagréables de ses actes…
Mais voilà, la vie n’est pas toujours gentille, papa-maman ne peuvent pas servir d’éternels boucliers, un regard contrit n'accorde pas tous les pardons.
Il vient de l’apprendre. Méchamment. D’autant plus méchamment qu’il est bien tard pour faire cette découverte.
Il aurait mieux valu rester le ventre creux une journée au lieu de voir maman débouler à la récré avec la boite à tartines pour la 5e fois oubliée. Ah ! si la prof. lui avait mis un zéro pour son élocution inachevée, au lieu de lui accorder une semaine de rab. Et s’il avait fait ses 2 heures de colle pour absence non justifiée plutôt que d’amener le mot de papa sur sa prétendue gastro. Et même, n’était-il pas préférable de perdre quelques jours de vacances pour récupérer ses lacunes en néerlandais au lieu de bénéficier, une fois de plus, de l’indulgence du jury ?
Il n’a rencontré sur sa route que des adultes attentionnés qui ont cru l’aider en palliant ses faiblesses et aujourd’hui il paie cash.
Oh ! si ça tombe, maman demandera au médecin de famille de faire un certificat de maladie antidaté et même si personne n’est dupe, le secrétariat sera peut-être obligé de l’accepter.
Il sera sauvé, une fois de plus.
Pour combien de temps … ? Jusqu’au moment où son premier employeur le renverra parce qu’il sera encore arrivé en retard ? Où le Forem lui supprimera ses allocations de chômage parce qu’il ne se sera pas rendu à l’entretien ? Où un petit verre de trop et une vitesse excessive dans un tournant peu complaisant l’enverront s’écraser sur un poteau … ?
Il s’en va, la tête basse ; on est navré de ce qui lui arrive mais on prie pour que personne n’intervienne, pour qu’il comprenne et en tire les leçons ... avant que d'autres ne se chargent bien plus cruellement de les lui apprendre.
Et puisque ce récit date de deux ans, je peux, hélas en donner l'issue en ce qui nous concerne. Après un second essai, pas beaucoup mieux géré, l'étudiant a abandonné et disparu de notre horizon.
20:05 Publié dans enseignement/éducation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : enseignement supérieur, examen, réussite, responsabilité, éducation



