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14.09.2009

Ne s'agit-il que du voile ?

Alors que les esprits s’échauffent et que les positions dures au Nord et molles au Sud s’entrecroisent, on pourrait se demander pourquoi ce bout de tissu provoque autant de remous.
Mais ne s’agit-il vraiment que du voile ?


Eliminons d’abord le port-provocation, vis-à-vis de papa/maman, des profs, des copines … parce que ces cas-là, il faut les traiter comme le multi-piercing, les cheveux rouges ou le jean à trous. Autre registre, donc.

Centrons-nous sur le port du voile, en obéissance à un prescrit religieux.
On peut évidemment déclarer «  c’est écrit, donc on doit. Point » . Il s’agirait alors de pousser un peu plus loin ces jeunes filles (et/ou leur famille) dans leur raisonnement car, en démocratie, on ne peut accepter que de (futurs) citoyennes se contentent d’obéir sans chercher de sens à la Loi.

Si sens il y a, je crois qu’on peut le décrire ainsi : le voile fait partie d’une exigence de pudeur et de discrétion qui s’impose à la jeune fille nubile, pour préserver son honneur et celui de sa famille, éviter de provoquer le désir masculin, se réserver aussi pour son futur époux.

Le problème que je voudrais souligner,  c’est que si notre société accepte cette interprétation, si elle la juge digne de respect, à égalité avec d’autres conceptions, il faut alors accepter bien d’autres comportements qui vont tous à l’encontre de notre mode de vie.

Car porter le voile par pudeur, c’est aussi le refus d’une société mixte, dans des circonstances aussi nombreuses que précises :
Pas d’inscription dans un club – athlétisme, natation, basket, volley …. où l’on se produit en short ou en maillot. Aucune jeune fille voilée ne se retrouvera dans des compétitions. Pour elle, aucune ascension sociale, aucune insertion liée à la pratique d’un sport, comme c’est le cas pour les garçons allochtones.
Pas de participation à des mouvements de jeunesse – autre puissant outil d’intégration -   si l’on organise des sorties et des camps, où filles et garçons sont mélangés.
Pas de voyage scolaire, puisque la surveillance des adultes risque de ne pas être assez fiable.
Les jeux de rôle, les exercices de dynamique de groupes sont boudés car souvent ils supposent des contacts physiques entre copains de classe, même sans équivoque.

Si on termine ses humanités, on ne devient pas éducatrice ou institutrice lorsque les cours d’éducation physique sont mixtes. Et si l’école ferme les yeux, c’est dans la pratique du métier que cela posera problème. Les pères, frères ou maris n'acceptent pas une absence pour classes vertes quand le staff des profs est mixte.

Etudier puis travailler dans un métier médical peut poser question s’il faut laver un homme, le serrer contre soi pour le manipuler dans son lit, le déshabiller pour des soins.
On ne devient pas avocate puisqu’il n’est pas possible de plaider avec son voile, comme l’a reconnu l’élue CdH bruxelloise.

En creusant un peu, nous réalisons ainsi que des activités banales pour un occidental « laïc » sont difficiles voire impossibles si on pense la société comme un espace où les sexes ne peuvent se cotoyer librement.

Caricature ?  Chaque exemple cité est réel. Ils m’ont été racontés par des professeurs, des surveillants ou de jeunes musulmanes elles-mêmes, parfois comme une évidence « je voulais devenir éducatrice mais comme il y avait des cours de gym et de piscine, j’ai changé d’avis », parfois comme un regret « mes parents ne veulent pas que je parte en voyage de classe, parce qu’il y a des garçons».

Il me semble donc que permettre le voile, c’est reconnaître le droit à vivre en parallèle, dans une forme de société non-mixte, où des opportunités d’insertion, des activités émancipatrices sont automatiquement rejetées, parce qu'elles impliquent la mixité.

Quand nous permettons le voile à ces jeunes filles, nous voulons qu'elles soient libres mais n’y a t-il pas des situations où la liberté asservit quand la Loi libère ?

Commentaires

Très bon article et ancré dans la réalité ! merci

Écrit par : martine | 14.09.2009

Excellente analyse.

Une femme revêtue d'un voile intégral se présente à l'Orbem comme demandeuse d'emploi. On lui objecte qu'elle ne peut prétendre être "en recherche d'emploi" dans cette tenue. Elle forme un recours contre cette décision !

Écrit par : Francis Grunchard | 15.09.2009

Je suis d'accord avec vous. Mais, vous ne touchez pas à la question principale, qui n'est évidemment pas de savoir si le voile est respectable ou plutôt tolérable dans notre pays, mais qui est de savoir si nous devons l'interdire.

Il y a des gens qui ont des pratiques bien plus étranges dans notre pays, et qui ne sont pas inquiétés plus que ça parce que cela les concerne. Vous pouvez juger que le voile est ...., qu'il est le symbole de ...., que les gens qui le portent sont des ..... Mais interdire, cela va encore plus à l'encontre de notre valeur fondamentale qui est la liberté. On ne répond pas à la connerie par une connerie égale, si pas pire. On y répond par l'intelligence, par le débat, par l'éducation que l'on peut offrir aux jeunes.

Écrit par : siko | 15.09.2009

je pense avoir été claire: je suis en faveur de l'interdiction parce que la permission engendre plus de conséquences liberticides que l'interdiction.
Je ne vois donc pas dans un interdit une connerie en soi.

Si la Liberté est une valeur fondamentale, elle n'a jamais signifié "faire ce que l'on veut". Ainsi elle se trouve sur le même plan que l'Egalité (ou la Solidarité). Or il y a des tas de situations où pour défendre l'égalité, on doit diminuer les libertés; c'est d'ailleurs ainsi que se différencient les partis en démocratie: par la priorité accordée à l'une des valeurs fondamentales sur les autres.
Si je mets ma casquette d'historienne, je suis bien forcée de constater que de nombreux progrès ont été imposés par une minorité éclairée à une majorité qui n'en voulait pas. Prenons l'enseignement "obligatoire": il a nécessité des contraintes fortes assorties de sanctions, pour les parents comme pour les enfants, pendant de nombreuses années. Et l'argument qu'ont opposé beaucoup d'hommes politiques de l'époque, c'était qu'il allait à l'encontre de la liberté ... du père de famille de décider seul de l'éducation de son enfant.
Je ne vois pas d'exemples, hélas, où l'on soit arrivé à faire évoluer les masses par la seule intelligence, l'éducation et le débat. Il y eut toujours en même temps des contraintes et des sanctions. D'autre part, on trouvait aussi une cohérence forte entre société, famille et école sur les valeurs à défendre et sur la manière de les défendre. On ne peut pas dire que ce soit le cas aujourd'hui, ce qui affaiblit encore le pouvoir de l'éducation.
Invité à "face à l'info" lundi dernier, un directeur d'une école de Bruxelles expliquait que, quand le voile était permis dans son établissement, il ne pouvait entrer dans son propre gymnase fermé à clé. Il devait frapper, attendre que les filles, qui avaient eu cours seules, remettent leur voile et seulement elles ouvraient. Il a pris la décision de l'interdire il y a quelques années et maintenant, il a toujours autant d'élèves musulmanes qu'avant, les cours de gym sont mixtes, des matchs de volley ou de basket sont organisés entre filles et garçons et toutes les filles vont à la piscine. Dans cette école, quelle époque est celle de la Liberté ?
C'est pourquoi je ne me suis pas placée sur le terrain du prescrit religieux, mais justement sur le terrain des libertés, pas théoriques mais concrètes.

Écrit par : tootie | 20.09.2009

Autre chose à laquelle on pense moins mais qui me parait évidente, c'est que, pour les garçons musulmans une fille qui ne porte pas le voile ne mérite pas le respect... j'espère que vous voyez où je veux en venir !

Écrit par : Chantal | 30.09.2009

à Siko
Se cacher derrière le respect de la liberté de tout un chacun pour faire accepter quelque chose qui ne respecte pas la liberté me paraît bien commode mais peu courageux.

Dans le cas présent il n'est question ni d'intelligence, ni d'éducation, ni de débat puisque c'est une obligation pour les unes et imposé comme un fait accompli pour les autres. Comment voulez-vous parler d'éducation avec des gens qui refusent l'éducation (enseignement) de leurs filles sous des prétextes aussi radicaux, où est le débat ?

Écrit par : Chantal | 30.09.2009

Je vous signale l’excellente réfutation de la Pétition “Féministes laïques contre l’interdiction du voile” :
“Foulard À L’École : Les (Mauvais) Arguments Contre Une Loi”
http://tom-goldschmidt.blogspot.com/2009/09/foulard-les-mauvais-arguments-contre.html.

L’auteur, Tom Goldschmidt, récidive avec
“Bis : Les (Mauvais) Arguments Contre Une Loi “Foulard-Ecole” (Le Retour ;-) ”
http://tom-goldschmidt.blogspot.com/2009/09/bis-les-mauvais-arguments-contre-une.html

Écrit par : Francis Grunchard | 09.10.2009

merci de ces liens ! Tom Goldschmidt détaille avec plus de "biscuits" que moi une position que je partage absolument. Je reviens d'un colloque d'histoire en France où plusieurs chercheurs issus du monde arabo-musulman ont exposé leur crainte devant une véritable construction idéologique qui est en train de se faire dans les pays arabes, à l'instigation des frères Musulmans. On y cherche le moindre indice exégétique (et non coranique) permettant de soumettre les femmes à des contraintes de plus en plus fortes, comme celle de l'enveloppement intégral. Abdelwahab Medded (tunisien, professeur de littérature comparée à l'Université Paris X).citait la réaction de l'inspecteur coranique qui, en visite dans la célèbre université Al Aksar du Caire à cette rentrée académique, a été très choqué de voir se généraliser la Burqa. Il a réagi en interdisant celle-ci, disant qu'il s'agissait de coutume et non de religion. A son tour, il a été attaqué au Parlement par des frères musulmans qui le voyaient comme un suppôt de l'Occident, traître à son identité musulmane.
Medded, qui a beaucoup travaillé sur le texte coranique le plus dépouillé, confirme l'opinion de Goldschmidt puisque le port du voile figure dans une interprétation du Coran et non dans le Coran lui-même, dit-il.
Ce qui est intéressant aussi, c'est le contexte où il apparaît: il s'agit d'un § sur les prescrits quant à la pudeur: on y énumère les principes qui s'appliquent explicitement aux hommes et aux femmes. Et puis, vient s'insérer une série d'ordres qui ne s'appliquent qu'aux femmes. Le contexte du commentaire, disait-il, est donc clairement inégalitaire, alors que les principes coraniques sont, eux , aussi rigoureux pour les hommes que pour les femmes.

Écrit par : tootie | 13.10.2009

C'est TRES important ce que vous dites de ce colloque

Auriez-vous quelques infos à ce sujet ? un lien Internet ? les noms des participants ? des résumés d'exposés ?

Merci d'avance

Encore 2 articles intéressants:
http://tom-goldschmidt.blogspot.com/2009/10/voile-et-ecole-preuve-par-anvers.html

http://www.marianne2.fr/D-Benhabib-Le-voile-de-Diam-s-est-une-regression-Et-c-est-notre-echec_a182622.html

Écrit par : Francis Grunchard | 03.11.2009

Il s'agissait des "rendez-vous de l"histoire" de Blois dont le thème était "le corps dans tous ses états". Je fais allusion à 2 conférences/débats. L'une rassemblait 4 enseignants-chercheurs ( Johann Chapoutot, Mounira Chapoutot Remadi, Michela Marzana et Maurice Sartre ) autour de "nudité et pudeur dans l'histoire". le voile lui-même n'a pas été traité mais plutôt les consignes religieuses au sujet de la pudeur et la lecture théologique sur la pudeur. La professeure de Tunis, Mounira Chapoutot Remadi expliqua d'abord que la pudeur est un axe fondateur de l'islam, qu'il s'applique aussi bien aux hommes qu'aux femmes et même dans le couple. Qu'en lien avec cela, se développa toute une théologie du regard aussi bien entre gens du même sexe qu'entre sexes différents, les cas étant précisés et codifiés de manière très stricte. Elle ajouta que certains théologiens avaient été très loin, allant jusqu'à érotiser non seulement la totalité du corps de la femme (d'où le tchador) mais même sa voix. Elle devait donc être cachée et muette sauf au sein de sa famille.
L'autre s'appelait " Des Lumières à l'obscurantisme, la révolution conservatrice met d'accord l'Orient et l'Occident", avec Jean Birnbaum, Daniel Lindenberf, Abdelwahab Meddeb et Nicolas Truong; c'est dans celui-ci que l'on discuta autour du durcissement doctrinaire mené au sein même des pays arabes par une mouvance anti-occidentale qui se diffuse via Internet chez certains jeunes en quête d'identité.

Écrit par : tootie | 03.11.2009

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