10.07.2009
Lorsque l'enfant se montre
Je termine d'aligner mes courses sur le tapis roulant quand arrive un jeune couple. Elle est enceinte pour après demain et ne paraît pas avoir vraiment réalisé la chose si j'en juge par ses habits : ni son tee-shirt ni son pantalon ne semble en effet adapté à la situation, le haut roulé juste sous le soutien-gorge et le bas repoussé au ras du mini-slip.
Entre les deux, un énorme ventre nu, avec un comique nombril qui émerge comme un cratère lunaire sur la blancheur de la peau finement striée de veinules bleuâtres. Elle va et vient tranquillement entre le caddie et les allées, tandis qu'il aligne consciencieusement le fruit de ses aller-retour. Ses sandales en bois clapotent sur le pavement, incitant clients et caissières à la suivre des yeux ou à tendre l'oreille pour deviner entre quel rayon elle va réapparaître.
Les regards sont évidemment fixés sur ce ventre rond qui ne prétend pas se cacher, avec amusement, attendrissement, certains quand même un peu choqués; mais l'ensemble est plutôt amical et elle est tellement naturelle qu'il serait indécent d'y voir ... de l'indécence.
Je repense à une expo visitée il y a deux ou trois ans dans un village de la Basse Meuse. Elle racontait 100 ans de vie scolaire dans ce petit coin rural, avec les vieux bancs, les tableaux noirs, les anciens manuels, les cahiers de poésie, les cartes du Congo Belge et les "travaux des champs selon les saisons", les pages d'écriture, les encriers et les porte-plumes...
Il y avait aussi des textes officiels, des facturiers, des registres d'inscriptions, des palmarès de résultats, des règlements et des contrats.
Parmi tout cela, nous avions été frappés par une lettre calligraphiée, portant l'en tête de l'école Saint ... et datée des années 50. Elle avertissait Madame X qu'il était mis fin à son contrat puisqu'elle n'en avait pas respecté les termes. Elle s'était en effet engagée à ne pas attendre famille aussi longtemps qu'elle resterait en poste, cet "état intéressant" risquant de susciter une curiosité malsaine et prématurée chez ses élèves....
On peut s'étonner qu'une école catholique empêche une épouse, car elle était mariée, d'avoir des enfants, malgré le commandement divin de "croissez et multipliez-vous" mais ceci est une autre question.
Ce qui m'amuse ici, c'est la formidable évolution des moeurs en un demi-siècle: ce qui autrefois ne pouvait même pas se deviner sous l'habit, aussi ample fut-il, est aujourd'hui largement mis en évidence par des vêtements spécialement étudiés pour glorifier au contraire la grossesse.
Et, comme dans mon supermarché, certaines n'acceptent même pas qu'un tissu, aussi moulant soit-il, dissimule ce qui les rend si fières et si uniques. J'imagine la mère supérieure de Bassenge arrivant dans mon Delhaize hier après midi ;-))
Il est bon de se rappeler de temps en temps d'où on vient !
16:05 Publié dans faits de société | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : maternité, pudeur, morale
L'éducation à la non-citoyenneté
Ils habitent une longue rue d'un quartier populaire, monsieur, madame et deux enfants dont un petit garçon d'environ 6 ans. Lui retape des motos , parfois aussi des (épaves de) voitures, sur le trottoir. Elle le regarde fumant une cigarette sur le seuil, tandis que le plus jeune debout sur les pédales de son VTT slalome entre la chaussée et les trottoirs.
Depuis qu'il se tient debout, il teste avec papa la qualité de la réparation des gros ou petits cylindres. généralement tard le soir, toujours assis entre le guidon et son père, sans casque ni aucun garde-fou. Papa aligne la moto au début de la rue, fait vrombir le moteur, ce qui enchante le gamin et puis s'élance à fond dans la ligne droite, aussi souvent que nécessaire pour être sûr que tout fonctionne.
Quand manifestement la moto est OK, elle disparaît - vendue ou rendue à son propriétaire - mais les accessoires défectueux, les bidons d'huile vidés, les plastiques d'emballage des nouvelles ampoules, les bouts de cables ou les vis cassées sont négligemment éjectées dans le caniveau. Ou alors, entassés dans un vieux sac du supermarché, donnés au gamin pour aller les déposer au pied d'un mur un peu plus loin ...
Le soir, madame et l'aîné promènent le chien, un petit roquet tricolore, bruyant et tellement agressif que son museau disparaît dans une muselière qui l'enserre jusqu'aux yeux. Ils parlent gentiment en circulant dans le quartier jusqu'à ce que le meileur ami de l'homme ait laissé ses cigarillos quotidiens devant l'un ou l'autre seuil...
De temps en temps, leur porte s'ouvre et un membre de la famille traverse la rue pour déposer le long du bâtiment public l'une ou l'autre chose encombrante, qui va du simple sac poubelle au vieux fauteuil ou barquette de fruits avariés.
WE de mai, visite des chantiers, l'occasion de découvrir le gigantesque machin qui se construit à un tour de grue de la maison. Ils ont préparé un accès à l'autre extrémité, ce qui oblige à contourner le bloc si l'on veut suivre les flèches.
Du haut d'un futur balcon, nous contemplons notre environnement sous un jour nouveau. Tiens ! Voilà papa et gamin qui viennent aussi visiter. Le père a détaché les fils de fer qui retenaient ensemble les barrières pour se faufiler en évitant le grand tour. Mais un costaud garde les remballe. Furieux, le père réessaye un peu plus loin, tirant toujours le petit derrière lui. Il croit avoir réussi quand je le vois, d'un autre balcon, arriver à contre-sens d'un groupe, en tête duquel un autre garde le force à ressortir. Il gesticule, explose et cette fois, renonce à entrer.
Même si l'ensemble de ses tentatives équivalait probablement à la longueur du contournement, c'est une question de principe: je fais ce que je veux, semble t-il proclamer.
Dans un numéro récent du journal "Droits des jeunes", on posait un regard critique sur les stages parentaux. "Supermamy chez les Simpson" s'intitulait l'article. On connait cette initiative qui vise à aider les parents à assumer leurs responsabilités en inculquant à leur progéniture les règles de la vie en société.
Je peux comprendre qu'il faille éviter ce qui accentue l'éventuelle stigmatisation de personnes déjà précarisées ou exclues. Mais quand je vois cette famille, où personne n'a l'air en souffrance, où chacun vague à ses occupations oh pas vraiment illégales, pas totalement délictueuses, pas immensément menaçantes, seulement systématiquement hors des règles, je me dis que ce bout de gamin est en train de recevoir une éducation tout aussi systématiquement non-citoyenne.
Qu'à 6 ans, il sait déjà aller en moto sans casque, à fond la caisse, à une heure où il est interdit de faire du tapage. Il a expérimenté que le code de la rue est facultatif, le trottoir un lieu d'acrobaties et les freins des voitures faits pour lui sauver la vie quand il déboule sans regarder. Il connait pas mal de trucs pour aller là où il ne peut pas et aussi comment se débarrasser de tout ce qui ne lui convient pas sans s'occasionner d'ennuyeuses formalités comme les sacs réglementaires ou les parcs à containers.
Il se forme peu à peu au travail au noir et à la jouissance, sans remords inutiles, des allocations sociales.
Alors que faire aujourd'hui pour que demain il ne soit pas franchement dans la délinquance ?
Est-ce si idiot ou sécuritaire d'imaginer que quelque chose manque ou a manqué à ses parents pour devenir des éducateurs et qu'il serait plus stigmatisant de les croire incapables de changer que de les aider à essayer ?
16:02 Publié dans enseignement/éducation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : civisme, éducation, parent



