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01.03.2009

Des réductions de coût qui risquent de coûter cher

Pour se préparer à la concurrence européenne, la Poste rationalise.
Le JT nous apprend que, très bientôt, les facteurs seront remplacés par des livreurs de courrier. Engagés pour 3 ou 4h par jour, dans un boulot qui sera peut-être le complément d'un autre travail plus sérieux, ils iront déposer dans les boîtes aux lettres ce qu'on leur aura préalablement trié.
Un métier comme un autre, des objets comme les autres, une pizza, un assortiment de buffet chinois ou un sac de provisions.
Pourquoi pas, si cela permet d'économiser de l'argent et de rester compétitifs ?

Dans ma tendre jeunesse, celle du Baby-boom, il y avait, sur chaque autobus, un conducteur et un vendeur de tickets.
Installé au milieu du véhicule, tournant la manivelle de sa rigolote petite machine, il imprimait les coupons demandés. Véritable complice du conducteur avec lequel il voyageait toujours, il constituait avec lui une équipe de choc, maître de la machine et des passagers. Ils connaissaient quasi tous les usagers qu'ils n'hésitaient pas à saluer par leur nom.

L'un d'entre eux, qui clôtura la vie glorieuse du bus 27, avait un sens de l'humour très efficace aux heures de bousculade. A une brave mémé essayant de grimper sur une plate-forme surchargée, il lançait " Alleye, Madame ! Avance !  y a encore de la place dans la cuisine" (ou "près du feu") . Pour une future maman rondelette, il harponnait un gamin mollement installé:  " dites jeune homme !  Pas encore usées, vos fesses ? ".
Les mal-intentionnés, qui existaient bien sûr aussi à l'époque, filaient doux quand montait le contrôleur, torse bombé, regard sévère. Car on savait qu'il n'hésiterait pas à hausser la voix pour prendre à témoin son contingent, de la turpitude de celui qui croyait pouvoir flouer de 3 francs l'association des transports publics liégeois.

Mais ce personnel coûtait bien cher, alors que les gens étaient, au fond, bien obéissants. Fallait-il vraiment vérifier les tickets ? N'irait-on pas plus vite si les possesseurs d'abonnement ou de cartes empruntaient une autre porte que les voyageurs occasionnels ? Avec un bon rétroviseur, le conducteur pouvait veiller à la discipline.  Il suffisait d'expliquer aux passagers: le citoyen est naturellement préoccupé du bien commun, non ?
Combinée à ce préjugé idéologiquement sympathique, une nouvelle notion faisait son apparition, "rentabilité", et on supprima donc le vendeur de tickets tandis que le contrôleur devenait une éventuelle menace qui se matérialisait fort rarement.
Équilibre des conditions de travail, récupération, congés, maladies... et le conducteur put aussi changer de ligne, suivant ses horaires et ses attentes. Le nombre des habitués diminua enfin devant l'irrésistible appel de la voiture et l'on se retrouva, de plus en plus souvent, entre inconnus.

C'est alors qu'insensiblement un nouveau concept se fraya un chemin:  "insécurité" , il s'appelait. Ses effets multiples et inattendus - enfin on les définit comme tels -  forcèrent néanmoins les gestionnaires des transports publics à prendre, d'abord au coup par coup - c'est le cas de le dire - , puis en ordre serré, des mesures de protection: blindage de la cabine, installation de caméras de surveillance, création d'accompagnateurs, agents d'ambiance et autres stewards, le tout s'intercalant entre 2 grèves surprises, 3 débrayages et 4 actions de solidarité.
Aujourd'hui, tous comptes faits, est-on sûr que les économies attendues et la rentabilité visée soient réellement au rendez-vous ?

Il y a quelques mois les journaux évoquaient une expérience menée en Flandre. Portant sur l'acheminement du courrier, elle révélait un nombre effarant de disparition d'envois. Entre certains bureaux, 30% de dépôts n'arrivaient jamais. Les syndicats, très secoués, menèrent leur enquête pour arriver à la conclusion qu'il y avait un lien direct entre l'engagement d'intérimaires ou d'auxiliaires et le taux de vols.
Inattendus ? Subjectifs ? Je ne crois pas.

Quel était le profil du "messager "autrefois ? On ne choisissait pas le moins cher parmi les candidats. L'élément essentiel était la confiance. Le messager, courant à brides abattues, sautant de sa monture à chaque relais, dormant un minimum, se savait investi d'une mission essentielle pour laquelle, en cas d'échec, de perte ou de retard, il savait aussi qu'il risquait au mieux le cachot, au pire le gibet.

Rien à voir, bien sûr avec nos braves facteurs d'antan. Sauf qu'ils avaient toute notre confiance, qu'ils apportaient l'argent de nos pensions, emportaient nos précieuses missives jusqu'au bureau, diffusaient à doses feuilletonnesques les nouvelles d'un hameau à l'autre ou repéraient immédiatement qui avait remplacé au 5 de la rue des dahlias, la famille nombreuse récemment déménagée. Avec l'agent de quartier, autre familier des lieux, ils constituaient des instruments efficaces du contrôle social mais le subissaient aussi.
Car comment dérober du courrier, vider une enveloppe d'un ménage qui vous connaît et qui vous salue par votre prénom chaque matin depuis des lustres ?

Le sentiment d'insécurité est un leit-motiv de notre PAV et on cherche à le pallier en ajoutant, à chaque incident, de la technologie, des procédures et des logiciels. Et il est vrai qu'à court terme, cela permet de réduire les frais, les salaires étant le poste le plus lourd d'un budget.
Mais si l'on voit un peu plus loin, est-ce toujours le cas ? 
Faudra t-il, dans 15 ans, créer de nouvelles fonctions de "surveilleur de tri" ou de "vérificateur de tournées" , installer des scanners de caddies de livreurs de courriers, tendre des rayons- détecteurs à l'entrée des vestiaires pour procéder à des fouilles du personnel ?

Rien ne facilite autant la déviance que l'anonymat.

Dans la lutte contre la délinquance, dans le maintien d'un service de qualité, rien ne remplace l'humain et les relations qu'il peut créer avec ses semblables, relations de solidarité, de services et de contrôles réciproques. Il est certain que des abus ont eu lieu, que les échanges de nouvelles ont parfois exagérément allongé les prestations postières, que des circuits devenaient zigzaguant au gré des p'tites gouttes enfilées pour se réchauffer ou qu'à l'heure de midi, des guichets se fermaient brutalement au nez de patients clients, bien dépités.
Fallait-il, pour corriger cela, entrer dans l'ère des robots  et transformer nos facteurs en automates anonymes.
Certes, depuis plusieurs années, j'économise dringuelles et étrennes, car, dans mon quartier de ma grande ville, je serais bien en peine de reconnaître mon facteur. Mais je crains d'avoir à les débourser un jour ou l'autre, d'une façon bien plus désagréable ...

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