10.09.2008
Premier cours
Contexte
il y a 3 ou 4 ans, une manifestation fut organisée par l'enseignement supérieur pour dénoncer le manque de moyens dont il disposait pour accueillir une population sans cesse en augmentation. J'avais alors écrit un billet qui fut publié dans la Libre la veille de la marche sur Bruxelles.
En cette rentrée 2008, l'enveloppe fermée reste une lourde contrainte mais des efforts sont faits et des moyens sont affectés spécifiquement à la pédagogie de la réussite et au soutien de projets.
Le portrait de cet auditoire me semble quand même encore d'actualité pour les réflexions qu'il peut susciter, notamment sur la difficulté qu'éprouvent ces jeunes à être présents, donc à exister, dans cet anonymat.
Ils sont 238 dans un auditoire prévu pour 200. Ils ont entre 18 et … 35 ans. Ils ont le teint rose, bronzé, chocolat léger, jaune abricot pâle ou franchement noir. Majorité de filles, peu de garçons, ils ont fait latin, maths fortes, langues, sciences, informatique, puériculture, sciences sociales, couture ou hôtellerie. Ils ont brillamment réussi leurs humanités et arrivent sourire au lèvres et confiance au cœur. Ou ils sont là, inquiets, après des parcours tellement sinueux qu’eux-mêmes ne se souviennent plus de toutes les écoles qu’ils ont fréquentées. Ils ont découvert le monde de la précarité ou de la délinquance à l’occasion d’une retraite de rhéto et veulent remettre les gens dans le droit chemin. Ou, de plus en plus, ils connaissent déjà trop bien le travail social ; ils s’y sont confrontés dès leur plus jeune âge et aujourd’hui ils veulent d’abord refermer leurs blessures et éviter que d’autres n’en reçoivent. Eux, c’est ma classe de 1ère, futurs assistants sociaux, écoutant sagement mon cours d’histoire sociale et politique.
En 30 mois de cours, si tout va bien, ils devront être capables d’émettre un avis justifié sur le placement d’un enfant, la libération conditionnelle d’un détenu, l’octroi du RIS, le droit à une allocation d’urgence, les conditions de maintien à domicile d’une personne âgée, la demande d’une aide spécifique pour une maladie longue durée. Ils seront dans la rue près des jeunes en danger, des toxicos, des SDF ou des prostituées. Ils écouteront les parents d’un ado à la dérive, recueilleront les confidences d’un petit racketté, encadreront une famille noyée dans les dettes. Ils devront observer, analyser, soupeser, faire abstraction de leurs émotions et de leurs préjugés, canaliser leur propre histoire et prendre leurs responsabilités. De très lourdes responsabilités, pour eux, leurs clients et la société toute entière.
Il y a 15 ans, ils n'étaient que 72, assis à de petites tables. En quelques cours, je les connaissais; je croisais des yeux intéressés, perplexes ou franchement interrogateurs et j'adaptais aussitôt mon exposé. Il y avait échanges, débats, travaux pour lesquels, en quelques minutes, des petits groupes pouvaient se former. Et l’examen, avec tout ce que j’avais appris d’eux en 10 mois, se résumait à un bref entretien de synthèse.
Aujourd’hui ils sont 238, dans un auditoire à gradins, vissés derrière leur longue tablette. Je m’efforce de sourire, de parler haut et fort mais sans lasser, de rencontrer les regards, de déceler ce qui passe et ce qui reste obscur. Je multiplie les injonctions, les suggestions de recherches personnelles, d’exercices que je déchiffre consciencieusement, seul moyen d’avoir des feed-backs face à cette masse impersonnelle. L’an dernier, ils étaient 180 et j’ai corrigé 3080 pages. Cette année, atteindrai-je les 4000 ?
On me conseillera sans doute de faire un QCM : une après midi pour le constituer et peut-être même une correction informatisée. Est-ce vraiment cette voie-là qu’il me faut emprunter pour vérifier que ces jeunes ont compris l’évolution de leur métier, les enjeux de l’action politique, les choix de société dont ils dépendront, les valeurs qui ont sous-tendu hier les progrès sociaux et celles qui sous-tendent aujourd’hui certaines régressions…
Et je ne suis « qu’un » prof. de cours théorique ! Que dire de mes collègues chargés de superviser les premiers pas dans la pratique, d’accompagner des démarches maladroites mais qui peuvent mettre en jeu des personnes, des familles et parfois des vies entières. Hier chacun d’eux gérait des groupes d’une dizaine d’étudiants ; aujourd’hui ils sont 20 ou 25 à qui il faut faire acquérir des compétences accrues pour un monde de plus en plus complexe, avec moins de temps, moins d’espace, moins de disponibilités.
Car si un jour, un détenu libéré trop tôt récidive, l’assistant social responsable du dossier bénéficiera t-il de circonstances atténuantes pour formation insuffisante ?
21:21 Publié dans enseignement/éducation | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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